Série « Les blessures » – Épisode 1
Ça arrive comme ça. Un craquement sourd et on ne sait pas encore ce que ça veut dire. On regarde autour de soi comme si quelqu’un allait expliquer. C’est dans l’instant d’après qu’on comprend ce que veut dire le mot fracture.
L’autre jour, je faisais mes courses au Monoprix du quartier quand je tombe sur un ami au rayon boulangerie. Il a un pied dans le plâtre. On se salue et son regard se met à faire des allers-retours entre les croissants et moi chargé d’une hésitation que je connais bien…

Il me lance : « Assaf… t’as vu mon pied ? Cela fait un mois que je suis dans le plâtre mais ça s’est pas super bien consolidé à la base, j’ai pas consulté tout de suite. Je te le dis franchement, j’en mène pas large. Qu’est-ce que je dois faire à ton avis ? ».
« Je ne suis pas médecin, par contre, j’en ai reçu beaucoup des clients comme toi au fil des ans. »
Si vous pratiquez le massage, l’ostéopathie, ou si vous vivez simplement cette vie où les gens vous posent des questions de santé au détour d’un rayon de supermarché, cette situation vous est probablement familière. Alors prenons le temps aujourd’hui pour parler de ce qui se passe quand on se casse un os — et pourquoi le corps reste une machine extraordinairement bien conçue, même face à une fracture.
☕ On repose les croissants, on prend un café
Première chose : on respire. On arrête de paniquer. Mon ami et moi abandonnons nos paniers de courses pour nous installer à une table. Café à moitié bu, il me raconte.
« Je suis tombé. J’ai rien vu venir. Quand je me suis relevé, j’ai senti ce crac bizarre, accompagné d’une sensation… disons, inédite. Je suis rentré chez moi en boitant, le lendemain j’ai pris ma journée. Quand je suis allé voir le médecin, il m’a dit que je n’aurais jamais dû attendre pour venir. Fracture confirmée. »
Le pied était gonflé, violacé, couvert d’hématomes. La peur s’était installée, surtout celle de ne pas avoir réagi assez vite. Radio, plâtrage, et maintenant l’inquiétude : « Comment je vais faire quand on va m’enlever le plâtre ? »
🦴 Ce qui se passe vraiment sous le plâtre
Voici la première chose rassurante à savoir : l’endroit fracturé, même s’il a été légèrement déplacé ou désaxé, est probablement suffisamment bien aligné. Sinon, en orthopédie, on propose systématiquement d’opérer pour repositionner. Ils ont l’habitude. Si ce n’est pas votre cas, c’est que tout va bien.
Le corps tolère certains degrés de désaxement. Si votre médecin a jugé que l’immobilisation suffisait ; ne paniquez pas. Une fois le cal osseux formé, cet endroit sera plus résistant, dans un premier temps, qu’avant la fracture.
Pourquoi ? Parce que le corps déteste les blessures. Son obsession : réparer de manière tellement efficace que ça ne se reproduise plus jamais. Et il sait comment faire.
🧬 Le génie du collagène (encore lui)
Le processus commence par quelque chose que nous connaissons bien à la Tissual Balancing Academy : le collagène. Le corps tisse d’abord un cal de collagène, cette protéine structurelle à l’origine de nos fascias, notre « organe des formes ». Dans cette première phase, la structure est encore souple — fonctionnelle, pas encore solide. Puis, progressivement, il calcifie cette trame. Même si l’os a été légèrement désaxé, les fibroblastes — ces cellules motivées et remarquablement efficaces — vont créer un réseau fonctionnel et solide.
« C’est exactement ce qui est en train de se passer sous ton plâtre en ce moment même. Pendant que tu t’inquiètes, ton corps travaille. D’ailleurs, tu as beaucoup de chance aujourd’hui : le plâtre moderne, ce n’est plus du tout la même chose qu’avant. Avant, c’était lourd, compliqué, contraignant. Aujourd’hui, on a accès à des résines légères, respirantes — c’est presque du luxe. Dis merci à la Sécurité sociale et à la France qui finance tout ça. Dans d’autres pays, on galère encore avec des systèmes bien plus archaïques. »
📌 À retenir
Votre corps travaille 24h/24 à reconstruire un os fracturé. Les fibroblastes tissent du collagène, qui sera progressivement calcifié pour former un cal osseux plus solide qu’avant.
🤔 « Est-ce que je vais pouvoir reprendre la capoeira ? »
Mon ami se détend et esquisse enfin un petit sourire. Les questions se font plus précises, plus concrètes.
« Bien sûr que tu pourras reprendre la capoeira, » je lui réponds. « Il suffit d’attendre que le cal osseux soit bien formé. Mais — parce qu’il y a toujours un mais — tu risques d’avoir des douleurs. Une fracture, pour le corps, ce n’est pas anodin. Le cerveau interprète cela comme un danger. Et dans le corps, danger rime avec douleur — non pas parce que les dégâts sont réels, mais parce que le cerveau a décidé qu’ils l’étaient.
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Perception de la douleur : quand les mots façonnent ce que l’on ressent
Mais au-delà de la douleur, il y a quelque chose de plus discret — et souvent plus durable. Une fracture, c’est aussi ce que le sociologue Michael Bury appelle une « disruption biographique » : non seulement une rupture dans le tissu de la vie quotidienne, mais une disruption des narratives qu’on se construit sur son propre avenir. Ce n’est pas seulement « est-ce que ça va consolider ? » — c’est quelque chose de plus silencieux : « est-ce que je vais redevenir moi ? » Une revue systématique publiée en 2023 a analysé le vécu de patients après fracture de cheville ou du tibia. Le concept central qui émerge des entretiens : « être les mêmes, mais différents ». Les patients ne décrivent pas seulement une guérison incomplète — ils décrivent un rapport au corps, à la prise de risque, et à eux-mêmes qui a changé.
C’est peut-être ce qui se jouait dans le regard de mon ami.
Si le cerveau décide de maintenir une alerte douloureuse, sachez qu’il surestime probablement le risque réel. Dans l’immense majorité des cas, la fracture est bien consolidée. Et il vaut mieux bouger que de rester figé dans l’évitement.
🏃♂️ Pourquoi le mouvement est votre allié
Première raison : le corps adore le mouvement.
Deuxième raison : votre os réparé adore aussi le mouvement.
Oui, vous avez bien lu. Un os vivant n’est pas une structure inerte. Il se remodèle constamment en fonction des contraintes qu’on lui impose. Les charges mécaniques, les compressions, les tractions — tout cela stimule le remodelage osseux.
🦴 Un os bien sollicité est un os solide
Plus vous lui donnez des contraintes variées et progressives, plus il se renforce.
🏃 Le mouvement est un moteur de guérison
Il stimule la vascularisation et favorise l’arrivée de nutriments.
🧠 Bouger envoie un signal au cerveau
« Tout va bien, on peut relâcher l’alerte. »
Vous pouvez commencer par mobiliser doucement le pied dès maintenant, si votre médecin vous y autorise. Normalement, après quelques semaines, voire moins, le cal osseux est formé. Plus on est jeune, plus c’est rapide. Passé la quarantaine, ça prend un peu plus de temps. « Manque de bol pour toi, tu as dépassé la date limite » je dis à mon ami. « Mais tu es sûrement sur le bon chemin. »
Un mot sur l’entourage. Le partenaire qui dit « repose-toi », les enfants qui portent tout, les amis qui répètent « fais attention » — ces comportements, aussi affectueux soient-ils, peuvent involontairement renforcer l’évitement du mouvement et prolonger la récupération. Ce n’est pas leur faute. C’est un mécanisme bien documenté. Et la bonne nouvelle : il suffit de le savoir pour commencer à le corriger.
Après la radio de contrôle, quand le médecin donnera son feu vert, il faudra enlever le plâtre et recommencer à bouger. Pas tout d’un coup. Pas avec des charges excessives. L’idée, c’est l’exposition graduée.
📈 La stratégie de reprise : lente, progressive, intelligente
Voici comment procéder :
Étape 1 : Mobiliser les tissus environnants
Commencez par de petits mouvements fonctionnels. Votre cerveau se réveille. Il se souvient comment bouger depuis cet endroit. Les tissus autour de la fracture retrouvent leur glissement.
Étape 2 : Les fibroblastes continuent le travail
Pendant que vous bougez, les fibroblastes poursuivent leur œuvre. Ils tirent, ils trament, ils organisent les réseaux de collagène pour que vos mouvements deviennent de plus en plus fonctionnels.
Étape 3 : La rééducation
On commence par des étirements légers. Puis on ajoute progressivement des petits pois (ceux du rayon surgelé 😆). Plus sérieusement… Travail au poids du corps d’abord. Puis ajout de poids légers, de résistances.
Plus les contraintes sont fonctionnelles et variées, plus les fibroblastes s’adaptent. Ils organisent le collagène pour que la prochaine fois que vous effectuez un mouvement complexe — un coup de pied en capoeira, une réception après un saut — ce soit possible. Et surtout, pour garder l’endroit solide.
Mais la mécanique osseuse n’est pas tout. La façon dont vous racontez votre blessure influence votre récupération.
Les patients qui perçoivent leur fracture comme un événement externe — « j’ai glissé sur le carrelage mouillé », « je n’ai pas vu la marche » — récupèrent significativement mieux leur capacité à marcher que ceux qui l’interprètent comme un signal interne — « mon corps est fragilisé », « je suis en train de vieillir ».
La blessure est la même. Le pronostic, lui, ne l’est pas.
Ce que vous vous dites sur ce qui vous est arrivé n’est donc pas anodin. Ce n’est pas de la pensée positive. C’est de la biologie.
🤾♂️ Le mouvement comme médicament
« Donc je ne dois pas m’inquiéter ? » me demande mon ami.
Non. Les mouvements, même après une fracture, c’est la base. Pas parce que c’est agréable — ça ne l’est souvent pas au début. Mais parce que c’est le seul signal que le cerveau comprend vraiment : si tu bouges, c’est que ce n’est pas si grave. Et il finit par vous croire.
La vraie blessure qui dure, c’est rarement l’os. C’est souvent la peur de le re-fracturer. On appelle ça la kinésiophobie.
Ce mécanisme est expliqué plus longuement dans cet article
Kinésiophobie : la peur du mouvement qui fige le corps
💊 Le mouvement n’est pas un luxe. C’est le seul vrai médicament qu’on puisse proposer pour les douleurs et la récupération.
🧬 Prendre soin de vos fascias, c’est prendre soin de vos os, de vos muscles, de vos articulations, de vos tendons.
⚡ Quand le système locomoteur se met en mouvement, tout le reste suit.
🔄 De RICE à PEACE & LOVE : un changement de paradigme
D’ailleurs, même les protocoles médicaux officiels ont évolué dans ce sens…
Avant, on appliquait le protocole RICE : Rest (repos), Ice (glace), Compression, Elevation (élévation). On prescrivait même des anti-inflammatoires.
Aujourd’hui, on est passés à PEACE & LOVE — un protocole conçu à l’origine pour les blessures des tissus mous, mais dont les principes s’appliquent largement aux fractures. Ce qui est certain pour les os : les anti-inflammatoires freinent la consolidation osseuse, et le repos prolongé l’aggrave. Sur ces deux points, le consensus est clair.
Adapté au cas d’une fracture, l’esprit reste le même : protéger sans figer, recharger dès que possible, ne pas bloquer l’inflammation.
PEACE — les premiers jours après la blessure Protection : on protège la zone, mais sans l’immobiliser au-delà du nécessaire. Elevation : on surélève pour limiter l’œdème. Avoid anti-inflammatories : on évite les anti-inflammatoires. L’inflammation est utile — on ne la combat pas. Compression : on contient le gonflement. Education : on comprend ce qui se passe. Un patient informé récupère mieux qu’un patient anxieux.
LOVE — dès que possible Load : on recharge progressivement. On donne du travail à l’os. Optimism : l’état d’esprit influence les résultats. Ce n’est pas accessoire. Vascularisation : on bouge pour faire circuler, pour nourrir les tissus. Exercise : on reprend une activité fonctionnelle, progressive, adaptée.
Ce nouveau protocole reconnaît quelque chose de fondamental : l’inflammation post-fracture n’est pas un dysfonctionnement — c’est la première phase organisée de la réparation. La bloquer systématiquement peut même ralentir la récupération.
Mais tout ça, nous le développerons dans un prochain article…
En attendant, retenez ceci : votre corps sait ce qu’il fait. Même quand vous êtes convaincu du contraire !
Assaf Cohen, Montpellier – début de l’été 2026
💡 POUR ALLER PLUS LOIN
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Glossaire
Cal osseux (ou callus)
Structure réparatrice formée autour d’une fracture. D’abord constituée de collagène (cal mou), elle se calcifie progressivement pour devenir osseuse (cal dur).
Fibroblastes
Cellules du tissu conjonctif responsables de la production de collagène et de la réparation tissulaire. Elles jouent un rôle central dans la cicatrisation et le remodelage.
Collagène
Protéine structurelle la plus abondante du corps humain. Elle constitue la trame des fascias, des tendons, des os et participe à toute forme de réparation tissulaire.
Exposition graduée
Approche thérapeutique consistant à réintroduire progressivement le mouvement et les charges pour permettre au corps de s’adapter sans se blesser à nouveau.
Remodelage osseux
Processus dynamique par lequel l’os se renouvelle constamment en fonction des contraintes mécaniques qu’il subit. Il se poursuit tout au long de la vie.
RICE
Ancien protocole de gestion des blessures : Rest (repos), Ice (glace), Compression, Elevation. Aujourd’hui remplacé par PEACE & LOVE.
PEACE & LOVE
Nouveau protocole de gestion des blessures aiguës. PEACE : Protection, Elevation, Avoid anti-inflammatories (éviter les anti-inflammatoires), Compression, Education. LOVE : Load (charge progressive), Optimism, Vascularisation, Exercise.
Kinésiophobie
Peur excessive du mouvement, souvent liée à la crainte d’aggraver une blessure ou de se re-fracturer. Peut persister bien après la consolidation osseuse et constituer le principal frein à la récupération.
Disruption biographique
Concept du sociologue Michael Bury (1982) : une blessure grave ne perturbe pas seulement la vie quotidienne, elle bouleverse aussi les narratives qu’on se construit sur son propre avenir et son identité.
🔗 Quelques articles pour aller plus loin
Marsell, R. & Einhorn, T. A. (2011) – The biology of fracture healing Synthèse claire et complète sur les phases de guérison d’une fracture : inflammation, formation du cal, remodelage.
➜ https://doi.org/10.1016/j.injury.2011.03.031
Robling, A. G., Castillo, A. B. & Turner, C. H. (2006) – Biomechanical and molecular regulation of bone remodeling Revue moderne de la loi de Wolff : l’os se remodèle en fonction des contraintes mécaniques qu’il subit. Principe fondateur de la rééducation.
➜ https://doi.org/10.1146/annurev.bioeng.8.061505.095721
Frost, H. M. (2003) – Bone’s mechanostat: a 2003 update Modélisation moderne de l’adaptation osseuse aux charges mécaniques. Essentiel pour comprendre l’importance du mouvement.
➜ https://doi.org/10.1002/ar.a.10096
Dubois, B. & Esculier, J. F. (2020) – Soft-tissue injuries simply need PEACE and LOVE Article qui présente le nouveau protocole PEACE & LOVE en remplacement du RICE, avec justifications scientifiques.
➜ https://doi.org/10.1136/bjsports-2019-101253
Gabbiani, G. (2003) – The myofibroblast in wound healing and fibrocontractive diseases Sur le rôle des fibroblastes dans la cicatrisation et le remodelage tissulaire, applicable aux fractures.
➜ https://doi.org/10.1172/JCI200319143
Tutton, E. et al. (2023) – Understanding patient experience of distal tibia or ankle fracture: a qualitative systematic review Synthèse qualitative sur 72 patients : la disruption identitaire comme concept central du vécu post-fracture.
➜ https://boneandjoint.org.uk/Article/10.1302/2633-1462.43.BJO-2022-0115.R1
Williams, M. A. & Tinetti, M. E. (1991) – Finding meaning after the fall La façon dont on raconte sa blessure prédit la récupération fonctionnelle à 3 et 6 mois.
➜ https://pubmed.ncbi.nlm.nih.gov/1745919/
Bury, M. (1982) – Chronic illness as biographical disruption. Article fondateur sur la disruption biographique.
➜ https://doi.org/10.1111/1467-9566.ep11339939
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